Ce que les dirigeants sous-estiment dans l’improvisation théâtrale en entreprise
- Cédric Hamonier

- 19 déc. 2025
- 4 min de lecture
Lorsque l’improvisation théâtrale entre dans l’entreprise, elle arrive souvent par une porte latérale. On la présente comme un outil original, parfois comme un moment ludique, parfois comme une manière différente d’aborder la communication ou la cohésion d’équipe. Ce que j’observe pourtant, depuis plusieurs années, c’est que l’improvisation est rarement regardée à la hauteur de ce qu’elle met réellement en jeu.
Ce que beaucoup de dirigeants sous-estiment dans l’improvisation, ce n’est pas son efficacité. C’est sa capacité à révéler des dimensions humaines que l’entreprise préfère souvent laisser hors champ.
L’improvisation n’apporte pas de solutions toutes faites. Elle met les individus et les collectifs face à eux-mêmes. Et c’est précisément ce qui la rend à la fois puissante et inconfortable.
"L’improvisation ne crée rien, elle révèle"
Une séance d’improvisation théâtrale en entreprise ne transforme pas magiquement les comportements. Elle agit comme un révélateur. Ce qui apparaît dans l’espace d’impro existe déjà dans l’organisation. Les réflexes de contrôle, la peur du jugement, la difficulté à écouter réellement, le besoin de validation permanente ou, au contraire, la capacité à coopérer sans chercher à briller, sont déjà là.
Simplement, l’improvisation enlève les filtres habituels. Elle retire les scripts professionnels, les rôles appris, les discours convenus. Elle met les personnes dans une situation où l’on ne peut pas totalement prévoir, ni se réfugier derrière un statut ou une expertise. Ce que l’on voit alors est souvent plus proche du fonctionnement réel de l’entreprise que ce que racontent les comptes rendus ou les enquêtes internes.
C’est là, à mon sens, que se situe une première sous-estimation majeure. L’impro en entreprise n’est pas un outil de projection vers un idéal. Elle est un miroir du présent.
Le rapport au contrôle est rarement interrogé
Dans beaucoup d’organisations, le contrôle est présenté comme une nécessité. Il rassure, structure, sécurise. L’improvisation vient perturber ce rapport. Elle oblige à accepter de ne pas tout maîtriser, de ne pas savoir à l’avance ce qui va se passer, de faire confiance au collectif pour construire quelque chose qui n’existait pas encore quelques secondes plus tôt.
Ce que je constate souvent, c’est que cette perte de contrôle apparente est vécue comme une fragilité, voire comme un risque. Pourtant, elle met en lumière une question centrale du management contemporain : jusqu’où peut-on réellement contrôler un environnement humain, complexe et mouvant ?
L’improvisation ne supprime pas le cadre. Elle en montre les limites. Elle rappelle que, dans le travail comme dans la vie, une grande partie de ce qui se joue échappe aux procédures et aux plans.

Le “oui, et…” est bien plus qu’une règle de jeu
Le principe du “oui, et…”, souvent associé à l’improvisation théâtrale, est fréquemment résumé à une technique de créativité. Cette lecture est très réductrice. Dire “oui, et…”, ce n’est pas être d’accord avec tout. C’est reconnaître l’existence de la proposition de l’autre avant d’y apporter sa propre contribution.
Dans un contexte managérial, cette posture questionne profondément la manière dont les décisions sont construites. Elle invite à passer d’une logique de validation ou de correction à une logique de construction collective. Cela demande du temps, de l’écoute et une certaine forme de renoncement à la toute-puissance individuelle.
Ce que j’observe, c’est que cette posture est souvent intellectuellement comprise, mais difficilement incarnée. L’improvisation théâtrale rend cette difficulté visible, sans discours, sans jugement. Elle montre ce qui se passe réellement quand il faut construire avec ce que l’autre propose, et non avec ce que l’on aurait préféré entendre.
L’improvisation théâtrale en entreprise : une exigence humaine largement sous-évaluée
L’improvisation est parfois perçue comme facile, voire légère. Pourtant, improviser demande une présence intense. Il faut écouter finement, accepter l’erreur immédiate, gérer le regard des autres, composer avec ses propres peurs et ses automatismes.
Dans ce sens, l’improvisation est exigeante. Elle engage la personne entière, pas seulement ses compétences techniques ou cognitives. Elle met en jeu le corps, l’émotion, la relation. Elle ne permet pas de rester dans une posture d’observateur confortable.
Cette exigence est largement sous-estimée. Et c’est peut-être pour cela que l’improvisation est parfois reléguée au rang d’animation "Fun" pour "Rigoler" alors oui c'est vrai c'est ludique en parti... Reconnaître sa profondeur obligerait à reconnaître que le développement humain ne peut pas se réduire à des outils simples et rapidement mesurables.
Sans sécurité psychologique, l’impro devient superficielle
Une autre sous-estimation fréquente concerne le cadre dans lequel l’improvisation est proposée. Sans sécurité psychologique, sans droit réel à l’erreur, sans respect explicite des personnes, l’improvisation perd son sens. Elle peut même devenir contre-productive.
Dans un environnement où la peur du jugement est forte, les participants cherchent à se protéger. Ils jouent un rôle, évitent de prendre des risques, se conforment à ce qu’ils pensent être attendu. Ce qui apparaît alors n’est plus un révélateur, mais une façade.
Là encore, l’improvisation en entreprise ne fait que mettre en lumière un état existant. Elle pose une question simple, mais exigeante : dans quel climat humain travaillons-nous réellement ?
La posture des dirigeants change tout
Enfin, ce qui est souvent sous-estimé, c’est l’impact de la posture des dirigeants eux-mêmes. Leur manière d’être présents, de participer ou non, d’observer avec distance ou de s’engager réellement, envoie des messages très forts.
Quand un dirigeant accepte de se tromper, de ne pas savoir, de jouer le jeu sans chercher à se protéger, il crée un espace rare. Il montre que l’apprentissage et l’humain ont une valeur réelle, au-delà des discours.
À l’inverse, une posture distante ou ironique réduit immédiatement la portée du travail. Non par mauvaise intention, mais parce que le collectif capte très finement les signaux implicites.
Ce que l’improvisation questionne en profondeur
Si l’improvisation théâtrale est parfois sous-estimée, c’est parce qu’elle touche à des zones sensibles. Elle questionne le rapport au pouvoir, au contrôle, à l’erreur, à la vulnérabilité. Elle ne promet pas des résultats rapides. Elle ouvre des espaces de réflexion et de transformation qui demandent du temps.
Pour les DRH et les managers, elle peut devenir un outil précieux, non pas pour appliquer une méthode supplémentaire, mais pour observer autrement ce qui se joue dans leurs équipes. Elle invite à déplacer le regard, à accepter l’incertitude et à considérer l’humain non comme une variable à optimiser, mais comme une réalité à comprendre.
C’est dans cette perspective que l’improvisation théâtrale en entreprise trouve sa place. Non comme une solution miracle, mais comme un outil atypique au service d’une réflexion profonde sur le travail et les relations humaines.






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